T’ES DANSANT !

Danseurs Seniors des territoires ruraux : réseaux de sociabilité et nouvelles représentations des personnes âgées en période post-covid

Je vous emmène dans la France des thés dansants qui colorent les campagnes françaises les plus isolées et animent la vie des personnes âgées. Aujourd’hui, on compte un demi-million de seniors en situation de mort sociale en France (1), un chiffre en constante augmentation. Or la production de lien social pour des personnes vivant relativement isolées représente une des fonctions sociales essentielles du thé dansant. Depuis la période de crise sanitaire, la participation à ces rassemblements dansants s’est révélée comme un véritable antidote à la solitude des seniors. Elle s’organise autour de rituels qui se rapportent tant à la convivialité (repas) qu’à la présentation de soi (habillement, maquillage, etc.).  La fréquentation des thés dansants, appréhendée ici comme une forme d’objet photographique total, m’a permis de documenter un espace-temps singulier tout en brossant un portrait des seniors, de leur condition de vie, de leurs relations sociales et amoureuses.  Durant ces moments privilégiés de sociabilité du bal de l’après-midi, les corps se parlent, les regards se font complices au rythme d’un pasodoble, d’une valse ou d’une java.

Ce travail est aussi une manière d’aborder la ruralité et de la mettre en perspective avec le vieillissement démographique des territoires. Ses images ont été réalisées en Corrèze, en Haute Vienne et dans le Lot, trois départements parmi les plus ruraux de France métropolitaine. La plupart des seniors m’ont ainsi ouvert leur porte de leur quotidien, me donnant à voir une autre identité, détonnant souvent avec la tribu des danseurs, notamment quand il s’agit d’anciens agriculteur-trice-s. La rencontre avec ces personnalités hors du commun – au regard de leurs activités et de leur caractère le plus souvent joyeux et optimiste – ont fini par me convaincre que les thés dansants pouvaient bien tenir lieu de pépinière à centenaires ! Ici, les valétudinaires n’ont pas leur place et les plaintes liées à l’âge sont vite emportées par le son de l’accordéon.

En captant ces scènes d’un hors temps vernaculaire, j’ai souvent eu l’impression de basculer dans une autre dimension car cette pratique de loisirs des seniors demeure peu connue du grand public et bien peu légitime aux yeux de la culture dominante. Pourtant, l’univers du thé dansant regroupe toute une micro-société du spectacle vivant où musiciens et organisateurs, frappés aussi de plein fouet par la crise sanitaire, témoignent tous d’une fréquentation en baisse. Du côté des seniors de retour sur la piste depuis le covid, il est devenu d’autant plus important de profiter du temps présent et des joies de la danse : « À notre âge, on veut profiter de ce qui nous reste » résume bien leur état d’esprit. Ainsi, loin des clichés associant la vieillesse à la tristesse et à la dépendance, j’ai voulu montrer comment pouvaient se construire, à travers ces moments de divertissement intemporels, de nouvelles représentations du Bien-Vieillir.

(1) Baromètre sur la solitude et l’isolement des plus de 60 ans en France, Petits Frères des Pauvres, septembre 2021.

Ici,  « T’es Dansant#2 – Festival d’Accordéon de Chamberet en Corrèze »